Le jour de la finale de Wimbledon le 6 juillet 2008 marquait les dix ans de carrière de Federer sur le circuit ATP. Au terme de 10 ans de carrière j’ai donc voulu analyser certains griefs formulés à l’encontre de Federer: le manque de concurrence et un mental supposé friable. Dans cette première partie nous allons tenter de sonder le mental de Federer en concentrant notre attention sur ses matchs en cinq manches.
Me rappelant des paroles d’Antoine qui invoquait une certaine faiblesse ou friabilité de Fed dans les matchs au couteau, j’ai voulu vérifier si cela correspondait à la vérité.
Ex: «J’ai plus de peine avec Fed, son jeu est magnifique mais son manque d’abnégation dans les moments difficiles ne semble vraiment dommage.»
Ex: Bibolom «Je dois avouer pour être honnête que je suis triste que Fed n’ait pas le mental de Sampras pour jouer un peu façon Michael Jordan ... jouer à son top face à la plus grande adversité»
Pour vérifier cela je me suis d’abord appuyé sur les stats des matchs en cinq sets. En effet pour le profane, le match en cinq sets est le symbole même du combat en tennis. J’ai comparé les résultats de Federer aux monstres sacrés du tennis: Borg (quel connard), McEnroe (je l’aime bien maintenant), Sampras (l’homme est bien cousin du singe), Nadal (le Minotaure), Agassi, Ivan Le Terrible, Wilander
D’ailleurs voici ce que dit le suisse après sa victoire à l’arrachée: «Jouer des gros matches comme ça sur le court central, ça me rend heureux. Je n’ai pas toujours eu la possibilité de montrer mes qualités de battant ici car j’ai souvent gagné en trois ou quatre sets. Je suis heureux de l’avoir fait sur le central.»
Peu de matchs au long cours
On se souvient surtout des grands joueurs pour les grands matchs qu’ils ont disputés. Or Fed n’a disputé (en incluant la Coupe Davis) que 21 matchs en 5 sets jusqu’à ce 6 juillet 2008 et un dans cet US Open 2008. Nadal qui n’a que 22 ans en est déjà à 13 disputés. 49 matchs en 5 manches pour Sampras. Record absolu de 58 matches pour le stakhanoviste Ivan le bohémien.
Fedex a remporté 11 des 22 matchs en 5 manches disputés dans sa carrière.
Le bilan était de 5 gagnés pour 7 perdus avant le Masters 2003. Depuis le ratio est passé à 6 gagnés pour 4 perdus. Mais l’évolution tient surtout aux noms des adversaires qui ont eu l’honneur de le pousser à un 5e set: depuis le masters 2003 seul des joueurs ayant été un jour dans le top ten ont pu le pousser à un 5e set à l’exception de Tipsarevitch (on sait maintenant pourquoi) Contrairement à ses glorieux aînés un trait particulier de Fed est que depuis le début de son règne il ne s’est jamais laissé embarquer dans un cinquième set par des seconds couteaux classés au delà de la 50e place mondiale
Voici les résultats des plus grands joueurs depuis le début de l’ère Open, en simples dans les tournois et en coupe Davis.
http://www.sportvox.fr/article.php3?id_article=22339
On constate qu’on retrouve en queue de classement, à l’exception de Roy Emerson, 3 joueurs réputés avoir ou avoir eu un mental friableà une période donnée de leur carrière.
J’ai découvert que sur les dix matchs en 5 manches disputés depuis le Masters 2003, 4 ont eu lieu à l’Open d’Australie qui semble être le grand chelem où la concurrence générale est la plus rude pour l’helvète. 4 matchs sur dix l’ont opposé à Nadal
4 de pic
Le grand problème de Fed depuis qu’il est devenu n°1 est d’avoir perdu 4 matchs qui sont entrés dans la légende du tennis. 4 matchs qui auraient pu faire taire définitivement toutes les critiques. Je parle au conditionnel car je tends de plus en plus à penser que ce furent de grands matchs parce que Fed les a perdus. S’il les avait gagnés on nous aurait expliqué qu’il a une opposition faible mentalement ou qu’il s’en est sorti par chance (cf. finale de Wimbledon 2007 ou de l’US Open 2007)
La demi-finale de l’open d’Australie 2005 face à Safin
Il se procure une balle de match au 4e set, jouée avec dilettantisme, dans ce qui était en réalité la vraie finale de cet Open 2005.
La finale du Masters en 2005 face à Nalbandian
Blessé, à court de préparation, il échoue à deux points de la victoire. C’est à mon avis le plus grand match de Federer. Après deux premiers sets âprement disputés, où il laisse le peu de force qu’il avait en lui, il s’effondre dans les 3e et 4e manches. La 5e manche s’annonce comme une formalité pour Nalbandian, pourtant au mental et en décidant de lâcher tous ses coups Fed revient et va même jusqu’à mener 6-5 et 30-0 sur son service.
Le Bâlois n’était pas le plus fort physiquement et c’est le match qui m’a fait prendre conscience qu’il allait falloir compter avec lui pour de nombreuses années encore.
La finale de Rome 2006 contre Nadal
Il se procure deux balles de match sur service adverse mais perd au tie-break du 5e set après avoir mené 4 -1 au 5e set et inscrit 10 jeux d’affilée. C’est le match qui doit lui faire nourrir le plus de regrets.
La finale de Wimbledon 2008 contre Nadal
Il passe à deux points de la victoire et se procure une balle de break au 5e set après avoir remonté un déficit de deux sets.
On se souvient plus de ces matches là que des victoires en 5 manches face à Tipsarevitch, Haas, Davydenko, Agassi ou Nadal.En comparaison Borg, Nadal et Sampras excellent dans les combats en 5 manches.
Nadal est au dessus des 75% de réussite. Seuls deux anciens n°1 mondiaux, Hewitt et Federer, ont pu le battre lors d’un cinquième set.
Sampras, quant à lui est à 70% de réussite. Quand on est fan de Sampras on se souvient de lui pour cette finale du Masters face à Becker, ce match d’anthologie l’opposant à Agassi à l’US Open 2001, le match de l’US Open 96 contre Corretja, le quart de finale de l’Open d’Australie 95 contre Courier, le match de coupe Davis 95 contre Chesnokov. Et ces victoires font oublier des matchs capitaux perdus en 5 sets: contre Forget en finale de coupe Davis 91, contre Agassi à l’open d’Australie 2000 ou le 8e de finale de 2001 contre Federer, etc.
On peut donc conclure cette première partie en constatant qu’il manque un peu de caractère hollywoodien aux grandes victoires de Federer: il pourrait organiser la disparition d’Higueras et pleurer à chaudes larmes lors d’une éventuelle finale de grand chelem. Il pourrait également choper une petite tourista, aller 5 fois aux toilettes durant le match et veiller à ce qu’il gagne le match en 5 sets. Il deviendrait l’égal de Sampras. Il pourrait également prendre quelques cours d’art dramatique à MajorqueWood: comment hurler un bon vamos, comment exprimer la joie, la combativité, comment écrire un scénario genre la remontée fantastique. Non, soyons sérieux un instant et respectons l’odyssée de Pistole Pete. Federer a bien connu une première phase de carrière jusqu’au Master 2003 avec des problèmes de mental, puis une seconde partie de carrière où il était si dominant qu’il avait trop rarement l’opportunité de disputer une cinquième manche contrairement aux glorieux anciens. Cette période semble terminée et il est probable qu’il disputera de plus en plus de matchs serrés contre des adversaires moyennement bien classés. C’est aussi une preuve à posteriori de la fantastique concurrence qu’il a eu et de la manière étonnante dont il l’a mise sous l’éteignoir.
Pourtant on ne peut pas résumer le mental des grands joueurs uniquement à cela. Le fait que Federer n’en remporte qu’un sur deux n’est peut-être pas lié à un problème mental mais à des difficultés physiques. J’ai compris qu’un autre moyen d’en apprendre plus sur le mental du suisse était d’étudier ses stats dans les tiebreaks. Les tiebreaks sont intéressants car c’est un peu une loterie et également parce que les points valent double. On est sous pression lors d’un tiebreak. Voyons comment le suisse gère la pression d’un tiebrek.
Le meilleur joueur de l’histoire dans les tiebreaks:
http://www.sportvox.fr/article.php3?id_article=22405
Avec 65% de tiebreaks remportés depuis le début de sa carrière le bâlois est meilleur que Sampras. Et oui Fed meilleur que Sampras et ses 63% de tiebreaks victorieux. Cette statistique prouve qu’à l’instar de Sampras, Fed est un clutch player. C’est le meilleur joueur de ce sport dans les money time parmi les différents vainqueurs de multiples grands chelem et deux spécialistes du service. On retrouve en tête deux joueurs au profil très proches: un grand service difficile à lire, un coup droit perceblindage et un mental zen. C’est dans cette catégorie que l’on voit que le mental ne se réduit pas à la combativité. Il faut aussi prendre en compte la capacité à gagner dans un contexte difficile, à garder son sang froid sous pression. Federer et Sampras, sont une division au dessus de tous les autres.
Une des clés de la domination écrasante de Federer se trouve donc dans sa capacité à se tirer d’affaire dansles moments délicatset les tiebreaks ont été les piliers de sa domination. C’est lors des tiebreaks qu’il a le plus souvent brisé mentalement les adversaires qui s’accrochaient. Alors que les adversaires subissent le contre-coup, Fed se libère et joue encore plus relaché. Federer nous a offerts quelques uns des plus beaux tiebreaks de l’Histoire. Les matchs en 5 manches serrées contribuent à écrire la légende d’un joueur, mais les tiebreaks sont eux le pain quotidien des tennismen et Federer a remporté les ¾ de ceux qu’il a disputés entre 2004 et 2007. C’est MONSTRUEUX!
Réussite de Federer dans les tiebreaks (cf. lien)
C’est durant cette année 2004 qu’il crée son aura d’invincibilité.
On se retrouve donc en face d’un paradoxe; Fed clutch player, capable d’élever son niveau de jeu dans les fins de set et dans les tie-breaks pour coiffer au poteau ses adversaires, mais qui est souvent un peu court dans les matchs au long cours. Comment se fait-il, alors qu’il est aussi excellent dans les tiebreaks, qu’il n’arrive pas à remporter plus de ces grands matchs? Pour lever ce paradoxe intéressons nous au plus crucial des petits détails dans un match de tennis: le taux de conversion des balles de breaks.
Les balles de break
Au fait de sa suprématie du Masters 2003 à la Masters Cup 2007, Federer a perdu 24 matchs seulement (6 en 2004, 5 en 2005, 4 en 2006 et 9 en 2007 )
Dans les matchs qu’il a perdu, 12 au moins ont été perdus à cause de son manque de réalisme sur les balles de breaks.
Les chiffres des balles de breaks ne disent pas tout car ce qui compte réellement c’est le nombre de jeux dans lesquels ont a eu à chaque fois une balle de break et le moment de la partie où sont survenues ces balles de breaks.
Les matchs où Federer a gaspillé de nombreuses balles de breaks. (cf. lien)
Il ressort de ce tableau un manque de réalisme du suisse sur les balles de breaks dans les matchs serrés et surtout dans les grandes rencontres qu’il a perdu. Ainsi le paradoxe est levé.
Au final il ressort de cette deuxième partie que Federer a un mental solide mais les qualités de son mental transparaissent dans des compartiments du jeu différents par rapport à Nadal et autres grands guerriers: la constance ( un niveau de jeu homogène tout au long de l’année et durant 4 ans) et la capacité à se tirer d’affaire dans les moments chauds. Il devient alors intéressant de comprendre comment le Bâlois s’est construit cette carapace solide à l’épreuve du temps et de la pression.