Le Gazon en question
Les commentaires s’accumulent ces dernières semaines pour dénoncer un ralentissement croissant de la surface de Wimbledon. Certes, ils sont parfois contradictoires et embrouillés. Selon les joueurs, les impressions et les humeurs, le gazon de Wimbledon est, d’une année sur l’autre, soit plus lent, soit plus rapide, le rebond plus ou moins haut, la surface plus ou moins dure.
Le All England Law Tennis Club (AELTC), les organisateurs de Wimbledon se réfugient derrière une phrase unique et laconique:
«Il n’y a aucune intention ni cette année, ni les années précédentes de ralentir la surface, ni de favoriser un type de jeu particulier»
Pourtant une vidéo de la BBC montrée pendant la finale 2008 semble indiquer le contraire. Un service de Federer a priori identique rebondirait plus haut et plus lentement en 2008 qu’en 2003. Quelques heures plus tard la victoire de Nadal met le feu au poudre: la gazon n’est plus ce qu’il était. Une pétition parcourt le net disant en substance, «rendez nous le gazon d’antan», sous entendu «rendez nous le tennis d’avant».
Alors qu’en est il exactement? Le AELTC serait il l’auteur de la supercherie tennistique du siècle, affirmant d’un coté que le gazon reste inchangé, et modulant dans l’ombre la surface du plus grand tournois du monde pour faire gagner les joueurs de terre battue?
Si l’AELTC nie avoir changer le gazon récemment, il reconnaît, explique et justifie un changement dans la surface intervenu il y a déjà de nombreuses années. Pas en 2008, ni en 2006, quand Nadal atteint sa première finale, mais en 2001, année de la victoire de Federer sur Sampras.
Jusqu’alors constitués a 70% d’ivraie (et 30% de creeping red fescue), Les courts de Wimbledon depuis 2001 sont a 100% composés d’ivraie.
L’objectif, louable, des organisateurs était de réduire la quantité de faux rebonds pendantles 13 jours que dure le tournoi. Car ce nouveau gazon plus résistant pousse également sur un sol plus dur. Mais qui dit sol plus dur, dit également rebond plus haut. Premier changement fondamental du gazon de Wimbledon: finit les balles qui fusent, les slices meurtriers et les retours de service au niveau du genou. Sur ce nouveau sol, le rebond de la balle est plus élevé, pratiquement au niveau des surfaces en dur.
La deuxième particularité de l’ivraie est de pousser de manière beaucoup plus verticale. La balle et alors d’avantage accrochée par l’herbe quand elle rebondit. Et elle s’en trouve ralentie. Au delà des montages télévisuels, ce ralentissement est mesure de manière très précise. L’ITF classifie les vitesse des surfaces du circuit en quatre catégories: lente, intermédiaire, semi-rapide et rapide. En 2007, les catégories suivantes étaient attribuées aux tournois du grands chelems: Roland Garros - lente, Us Open - rapide, Australian Open - semi-rapide. Le gazon de Wimbledon, a la surprise générale s’est lui vu attribué la catégorie intermédiaire.
Le gazon de Wimbledon a donc changé. Si l’effet sur l’état du court en fin de tournoi reste sujet a discussion, le ralentissement de la surface qui en a résulte est lui établi. A tel point que l’herbe de Wimbledon n’est plus aujourd’hui considérée comme une surface rapide. Si dans les années 80 et 90 le decoturf de Flushing Meadows était la surface intermédiaire entre la terre battue et le gazon, les rapports sont aujourd’hui inversés. Le GCle plus rapide se joue désormais à New York, et c’est à Londres qu’on trouve la surface intermédiaire.
Une nuance cependant. Quand on parle de gazon ralenti il s’agit bien du gazon de Wimbledon. Au Queen’s par exemple la formule traditionnelle de l’herbe rapide (70% ivraie) a été conservée. On y a vu d’ailleurs cette année quelques matchs reminiscents des années 90, comme le pénible Nadal/Karlovic: trois tie break, une seule balle de break, 40 aces. Force est de constater d’ailleurs qu’al’exception notoire de Nadal, tous ceux qui ont bien figuré au Queens (Djokovic, Nalbandian, Roddick, Karlovic..) ont disparu des les premiers tours a Wimbledon.
Ceci étant dit, si le ralentissement du gazon depuis 2001 est un fait, comment expliquer cette levée de bouclier des défenseurs du gazon traditionnel en 2008? A priori rien n’a changé. Le type de gazon, encore une fois est le même depuis 2001. La hauteur de l’herbe, ces fameux 8mm, est inchangée depuis 1996. Les balles dites molles donc plus lentes sont utilisées depuis 1995. Tout a été, certes, fait pour ralentir le jeu sur gazon, mais cela ne date pas d’hier.
Que s’est il donc produit cette année?
D’abord, une rumeur, assez étonnante, concerne les balles utilisées à Wimbledon. Si le type de balles n’a pas changé depuis une douzaine d’années, leur conditionnement, a la demande du AELTC a évolué depuis peu. 15 jours avant le début du tournoi les balles sont livrées non pas dans des canettes pressurisées comme on a l’habitude de les acheter, mais en vrac dans des cartons. Cette dépressurisation 2 semaines avant l’utilisation (et 4 semaines avant la finale) aurait pour effet d’accélérer l’usure des balles lors des matchs. Autrement dit, les balles perdraient en vivacité non pas au bout des habituels 9 jeux, mais plus tôt. Quand on sait que 9 jeux à Wimbledon, ne durent que 30 minutes, l’impact est difficile à évaluer et à quantifier. Malgré tout, ce détail pourrait influer dans une mesure incertaine sur la vitesse du jeu.
Mais surtout, il reste un dernier paramètre qui lui n’est ni contrôlés, ni contrôlable. Le gazon, contrairement à la terre battue ou le ciment, est une surface vivante. Si on sait a quoi ressemblera le Centre Court le premier lundi, personne ne peut prédire ce qu’il en sera un semaine plus tard, et d’autant moins le jour de la finale. Son état dépendra de l’intensité des matchs qui se dérouleront sur le court, et dans une très large mesure des conditions météorologiques. Par un temps sec, le gazon et le sol se durcissent, le rebond devient plus haut et plus lent. Par un temps humide et pluvieux, au contraire la balle fuse. Les 10 premiers jours de Wimbledon 2008 étaient chauds et secs. La terre sous l’herbe s’est durcie, le gazon lui avait quasiment disparu des lignes de fonds de court. Le rebond est naturellement devenu plus haut. Lors des nombreux bâchages et de débâchage de la finalecertains observateurs ont remarqué qu’un nuage de poussière se formait au dessus du court. Celui-ci, mélange de gazon dessèche et de terre est également le résultat de la chaleur. Recouverte de cette pellicule, la surface s’est ralentie. Naturellement encore une fois.
Ce n’est ni la première, ni la dernière fois. L’été 76 de la première victoire de Borg avait considérablement ralenti le court suite à une canicule mémorable. Les mauvaises langues, ou mauvais perdants, de l’époque s’indignaient déjà de conditions de jeu qui soit disant favorisaient un spécialiste de la terre battue. Les années qui suivirent leur donnèrent grandement tort.
Wimbledon est un lieu unique, le gazon, une surface a part, malheureusement réduite à un petit mois de l’année. Il n’y a probablement pas de complot, cette surface est tout aussi fascinante qu’imprévisible. Elle vient de nous offrir les deux plus beaux volets d’un duel de légende. Ne boudons pas notre plaisir. Vivement Wimbledon!
URL TRACKBACK : http://www.sportvox.fr/tb-receive.php3?id_article=21630
_________________
