L’histoire du poulet devenu aigle
Avec sa tête de vautour sous Prozac, Ivan Lendl fut sans doute le joueur de tennis ayant eu à affronter le plus de difficultés psychologiques pour parvenir au sommet: en proie à des délicatesses mentales, raillé, voire humilié, par ses pairs, boudé par le public et la presse, l’austère tchécoslovaque a dû pour s’imposer ériger l’effort en religion et faire preuve d’une force de caractère et de volonté peu commune. Survol.
Le poussin d’OstravaIvan Lendl, c’est à ses débuts une silhouette un peu décharnée, un caractère sombre et renfermé, et un don manifeste pour le tennis: premier Champion du Monde junior à 18 ans (78), il passe pro la même année et est déjà n°2 en 1981, année de sa première finale en GC, contre Borg à RG. Ce dernier le désigne comme son probable successeur. Un grand joueur, à n’en pas douter.
Son tennis est à l’époque un peu étrange et très novateur: peu à l’aise au filet, il rompt avec le style borgien de fond de court en liftant moins et en frappant beaucoup plus fort. Moins agressif mais plus lourd que Connors, moins patient que Borg et Vilas, il oriente son jeu grâce à coup droit redoutable soutenu par un revers timide, couramment slicé, qu’il tourne le plus souvent malgré un jeu de jambes un peu juste. Son service également est très puissant. Lendl a inventé un style, mais la maturation lui manque.
Il fait preuve sur le court d’un caractère besogneux et volontaire, mais apparaît déjà facilement irritable devant l’adversité et la tension (finale RG 81).
Tout le monde attend la confirmation de son talent: un titre en GC.
«Poule mouillée!»L’évènement le plus marquant de sa jeune carrière a lieux lors des Masters 1981 (janv. 82), et il ne se déroule pas sur le court, mais lors de la conférence de presse de Jimmy Connors: le roublard américain lui rentre dedans en l’accusant d’avoir balancé son dernier match de poule (!) pour ne pas avoir à affronter Borg en demi, le qualifiant ainsi de «chicken» («poule mouillée»). Une phrase choc, aussitôt relayée avec délectation par la presse mondiale qui ne l’aime guère.
Il s’impose pourtant contre Gerulaitis et remporte son premier grand titre. Mais il gagne surtout un surnom peu enviable, et pas encore confirmé sur le terrain, et un ennemi juré, Connors.
Les affrontements psychologiques sont alors violents entre les meilleurs et sa relation sur le court avec McEnroe, dont il n’apprécie pas l’attitude extravertie, n’est pas non plus des plus cordiales: regards glacés, allumages en règle. Borg le Sage s’est retiré et c’est Fort Alamo sur le circuit.
Lendl s’étant attiré l’antipathie du public parisien en balançant quasiment son huitième, horripilés par un jeune inconnu tenace (Wilander), il a l’occasion de régler son contentieux avec Connors sur le Central de Flushing Meadows en finale de l’US Open 82. Devant un stade survolté et un adversaire qui ne l’est pas moins, il craque nerveusement, apparaissant incapable de faire face à la pression de l’évènement et de jouer son match. Connors est alors sa bête noire (9-1) et il possède sur lui un fort ascendant psychologique. En conférence de presse, l’Américain est hilare (doublé W-USO) et tout le monde a en mémoire le surnom qu’il a affublé au Tchécoslovaque, et que celui-ci va devoir faire très vite oublier.
Mais loin de se rebeller, Lendl va réellement commencer à incarner son surnom aux yeux du public en subissant une nouvelle défaite dramatique en 83, même lieu, même jour et même adversaire. Les conditions sont terribles pour Ivan: dans l’antre bruyant du tennis new yorkais et devant le champion local qui l’a déjà humilié, il s’effondre à nouveau et donne le troisième set à Connors sur une double faute. Il s’écroule mentalement et tennistiquement (6-0 quatrième), ne pouvant cacher ses larmes de honte et de douleur que dans les bâches du Central. La photo fait le tour du monde, «
the shame of the chicken», et on commence à voir une prophétie dans le quolibet de Connors, et à penser Lendl incapable de s’imposer.
D’autant qu’il échoue encore contre Wilander dans le lointain été austral.
Chicken runA 23 ans, avec un palmarès presque vierge (2 Masters + 37 titres fin 83) et quatre finales de GC perdues, Lendl entretient des rapports tendus avec l’ensemble du milieu tennistique: son image dans la presse et auprès du public est mauvaise, et ses relations avec ses adversaires sont marquées par des tensions psychologiques vives (Connors, bien sûr, McEnroe, Noah, et même le gentil Wilander, envers lequel il ressent un sentiment de supériorité souvent contrarié -déjà deux GC pour Mats). Et au fond, tout le monde pense que Lendl les a provoquées, ces guerres froides, avec son attitude arrogante et distante. Le Globe & Mail de Toronto le qualifie de «Bulldog salivant», l’émission «Spitting Image» le fait apparaître en squelette. Sympas!
Lendl, qui a alors subit plus d’humiliations que n’importe qui dans ce milieu, mais sûr de son destin tennistique et désormais animé d’une profonde soif de revanche, décide devant ce constat d’échec de révolutionner les méthodes de préparation de son sport en s’inspirant de disciplines plus avancées professionnellement, comme le basket ou le football US, ou plus pointues physiquement, comme l’athlétisme. De sa frustration, il tirera la force de travailler comme personne avant lui. La douleur de son esprit contrarié, il la diluera dans les douces et rassurantes souffrances d’un entraînement militaire sans errements.
Car Ivan le sait, il est né pour gagner, et il gagnera. Il dominera même, désormais, car dans sa psychologie comme dans une chaîne de prédation, on dévore ou on est dévoré. Point. Le tennis est pour lui une jungle et la poule mouillée veut devenir un aigle, un aigle royal au règne cruel, volant seul au plus haut des cieux. Et tout ce qui n’a pas fait ses preuves jusque là, son physique et son mental trop justes, sera froidement et méthodiquement remplacé.
Premier décollageLa délivrance de la malédiction vient enfin, un soir de juin 84, presque inattendue (il est même soutenu par le public). Mais elle n’est que partielle pour Ivan, qui a assisté à la chute de McEnroe plus qu’il ne l’a battu ce jour-là, et qui ne devait de toute façon pas tellement croire en ce signe indien.
Son désintérêt devant la presse ce soir là est explicite: interrogé par une journaliste à la fin du match («Alors Ivan, vous attendiez cela depuis tellement longtemps, et c’est à Paris que vous gagnez enfin, quelle joie formidable!»), il répond sans un sourire après avoir descendu un Gini cul-sec par un laconique: «
That’s correct». Il est froid et distant devant la victoire, confirmant son image austère, qu’il a après tout créé et dans laquelle il semble à l’aise.
Car Lendl voit beaucoup plus loin et sa rencontre avec le docteur Robert Haas («Manger pour gagner») à l’été 84 est déterminante. Il est sous son influence le premier à utiliser, à l’image de sa compatriote Martina Navratilova, une méthode scientifique de préparation. Il adhère à son programme diététique, lui qui déclarait pouvoir manger de la pâté pour chien, muscle son corps (musculation, stretching, footing) pour développer son énorme capacité athlétique, sans oublier son esprit (yoga, sophrologie).
Tennistiquement, il sait qu’il doit renforcer sa puissance, base de son jeu, et améliorer son déplacement. Il utilise des sparring-partners gauchers pour apprendre à contrer le service de McEnroe, et pratique des heures pour améliorer tous ses coups (
«Je devais pouvoir tirer ces coups dans le cinquième set d’un majeur»).
Alors que John McEnroe domine le tennis de ses étourdissantes facilités, Ivan Lendl travaille d’arrache pied, les yeux tournés lors de ses interminables footings vers les plus grands trophées.
L’envol de l’aigleDeux matchs dans lesquels il chasse ses vieux démonssymbolisent le passage à l’acte:
Demi finale des Masters 84 à New York: un set partout, 5-3 pour Connors, qui joue avec le public et en rajoute, comme toujours. La révolte de Lendl est si soudaine et brutale qu’elle parait inexplicable: dos au mur et à la stupeur de tous, spectateurs et adversaire, il laisse sa frustration s’exprimer et balance absolument tous ses coups à pleine puissance, sans aucune marge de sécurité. Et ça marche, Connors est balayé et ne marque plus un jeu. Lendl s’est enfin rebellé contre la domination mentale et l’agressivité tennistique de son vieil adversaire et ne perdra plus jamais contre lui. Même s’il perd contre un Mac intouchable en finale, il commence à régler ses comptes et à voir fleurir les résultats de son travail.
C’est en Août à l’US Open, symbole d’une Amérique tant convoitée mais si rétive à ses avances (conspué contre Cashen 84: «Go home!»), terre de tant de souffrances, qu’Ivan tord enfin le coup à sa volaillère réputation et s’impose comme un incontestable patron. Il explose littéralement McEnroe, harassé par sa demi contre Wilander, et inverse la hiérarchie établie ici même l’année précédente. Après un premier set équilibré, le match est une boucherie et tout le monde comprend en un instant que le tennis a un nouveau boss, etpour longtemps: Lendl affiche une confiance et une puissance qui paraissent indestructibles et McEnroe, que je ne me souviens pas avoir vu si loin de sa ligne, semble avoir compris l’ampleur des dégâts. Il ne battra plus qu’une fois Lendl.
Le Tchécoslovaque a pris la mesure de ses adversaires et a placé la barre très haut.
Dès sa prise en main du leadership et son changement de statut, Lendl ne rêve que d’une chose: gagner Wimbledon, le plus grand tournoi de l’univers, et ainsi une place dans la légende de son sport, et l’admiration et le respect qui vont avec. Mais je vois qu’il se fait tard et que les langoureuses sirènes m’appellent. Le reste mérite peut-être une deuxième partie: dira-t on de Lendl qu’il «poulet faire mieux», ou s’imposera-t il définitivement comme l’aigle sans pitié, faisant planer son ombre noire sur tous les continentstennistiques? Le grand oiseaux majestueux ne cache-t il pas encore au fond de lui une part du petit chapon craintif?
Un bien complexe personnage en tout cas, cet Ivan Lendl.
«Bien joué, grand Tchécoslovaque!» (Hervé Duthu, Paris 16ème, France, juin 1984).
SOURCE :
SPORTVOX